Quand les enfants jouaient avec de l’uranium radioactif : l’histoire incroyable du Gilbert U-238 Atomic Energy Lab



Points clés de l’article

  • Un jouet éducatif vendu entre 1950 et 1951 contenait de véritables échantillons d’uranium radioactif
  • Créé par Alfred Carlton Gilbert, l’inventeur du célèbre Erector Set
  • Le kit comprenait un compteur Geiger, quatre minerais radioactifs et permettait plus de 150 expériences
  • Vendu 49,50 dollars (l’équivalent de 650 dollars aujourd’hui), seulement 5 000 exemplaires écoulés
  • Considéré comme l’un des jouets les plus dangereux de l’histoire, mais paradoxalement relativement sûr selon les analyses modernes
  • Aujourd’hui recherché par les collectionneurs, certains exemplaires se vendent plus de 16 000 dollars

Quand les enfants jouaient avec de l’uranium radioactif l’histoire incroyable du Gilbert U-238 Atomic Energy Lab

Offrir à votre enfant pour Noël un laboratoire de physique nucléaire avec de véritables échantillons d’uranium, un compteur Geiger fonctionnel et la possibilité de mesurer des radiations dans le salon familial. Impensable aujourd’hui, n’est-ce pas ? Pourtant, c’était exactement ce que proposait le Gilbert U-238 Atomic Energy Lab au début des années 1950.



L’Amérique de l’après-guerre et la fascination atomique

Dans les premières années de l’après-guerre, l’Amérique vivait une période étrange où l’énergie atomique suscitait autant d’enthousiasme que d’inquiétude. Le projet Manhattan venait de s’achever, les bombes d’Hiroshima et Nagasaki avaient démontré la puissance terrifiante de l’atome, et pourtant le gouvernement américain souhaitait promouvoir les aspects pacifiques de cette nouvelle technologie.

C’est dans ce contexte particulier que la société A.C. Gilbert Company lance en 1950 son laboratoire d’énergie atomique pour enfants. À une époque où les gratte-ciels en acier symbolisaient le progrès et où les ingénieurs gagnaient plus que les médecins, ce jouet scientifique incarnait l’optimisme technologique d’une nation en pleine expansion.

Alfred Carlton Gilbert : l’homme derrière le jouet radioactif

Pour comprendre l’existence du Gilbert U-238 Atomic Energy Lab, il faut d’abord s’intéresser à son créateur. Alfred Carlton Gilbert n’était pas un fabricant de jouets ordinaire. Né en 1884 dans l’Oregon, cet homme aux multiples talents avait remporté la médaille d’or au saut à la perche aux Jeux olympiques de 1908, obtenu un diplôme de médecine à Yale et excellé comme magicien professionnel.

En 1913, Gilbert observe depuis son train les pylônes électriques en acier qui s’élèvent le long de la ligne New Haven-New York. Cette vision lui inspire l’Erector Set, un jeu de construction en métal qui deviendra légendaire et se vendra à plus de 30 millions d’exemplaires dans les années 1930. Mais Gilbert ne se contente pas de ce succès. Il développe toute une gamme de jouets éducatifs : coffrets de chimie, microscopes, trains miniatures American Flyer et bien sûr, le fameux laboratoire atomique.

Surnommé « l’homme qui a sauvé Noël » après avoir convaincu le gouvernement américain de ne pas interdire la fabrication de jouets pendant la Première Guerre mondiale, Gilbert bénéficiait d’une réputation solide. Il défendait ardemment l’idée que les jouets construisaient « un caractère américain solide » et qu’ils devaient avoir une signification éducative.

Le contenu stupéfiant du laboratoire atomique

Lorsqu’on ouvre la mallette en roseau du Gilbert U-238 Atomic Energy Lab, mesurant 63 centimètres sur 42, on découvre un véritable arsenal scientifique. Le kit comprenait quatre bocaux en verre contenant des échantillons de minerais naturels porteurs d’uranium : l’autunite, la torbernite, l’uraninite et la carnotite, tous provenant du plateau du Colorado.

Mais ce n’était pas tout. Le laboratoire incluait également :

Un compteur Geiger-Mueller permettant de détecter la radioactivité dans l’environnement. Selon la publicité, cet instrument pouvait même permettre aux enfants de gagner la récompense gouvernementale de 10 000 dollars offerte à quiconque découvrirait un nouveau gisement d’uranium exploitable.

Une chambre à brouillard permettant d’observer les particules alpha voyageant à près de 30 000 kilomètres par seconde, soit 3% de la vitesse de la lumière. La publicité promettait : « C’est ce qui se rapproche le plus de l’observation directe de l’atome ! »

Un spinthariscope montrant la désintégration radioactive sur un écran fluorescent, créant de minuscules éclairs lumineux à chaque fois qu’une particule frappait la surface.

Un électroscope pour mesurer l’intensité de la radioactivité des différentes substances du kit.

Trois sources de rayonnement supplémentaires : une source bêta-alpha au plomb-210, une source bêta pure au ruthénium-106 et une source gamma au zinc-65.

Le tout était accompagné d’un manuel d’instruction de 60 pages rédigé par le Dr Ralph E. Lapp, physicien nucléaire, détaillant plus de 150 expériences possibles. On y trouvait également une bande dessinée intitulée « Learn How Dagwood Split the Atom », créée avec l’aide du général Leslie Groves, directeur du projet Manhattan, et du physicien John R. Dunning qui avait vérifié la fission de l’atome d’uranium.

Un guide gouvernemental « Prospecting for Uranium », publié conjointement par la Commission de l’énergie atomique et l’Institut d’études géologiques des États-Unis, complétait cet ensemble ahurissant.

Un marketing audacieux à l’ère atomique

La stratégie marketing du Gilbert U-238 Atomic Energy Lab était remarquablement sophistiquée pour l’époque. Le catalogue de la société A.C. Gilbert rassurait les parents avec cette mention : « Tous les matériaux radioactifs inclus dans le laboratoire d’énergie atomique ont été certifiés comme totalement sûrs par les laboratoires d’Oak Ridge, qui font partie de la Commission de l’énergie atomique. »

Les publicités vantaient le kit comme « le jouet éducatif le plus spectaculaire » jamais créé, permettant aux jeunes de comprendre l’atome et ses réactions. Gilbert lui-même écrivit dans son autobiographie de 1954, « The Man Who Lives in Paradise », que le gouvernement avait encouragé le développement du jouet, persuadé qu’il favoriserait la compréhension publique de l’énergie atomique et mettrait l’accent sur ses aspects constructifs.

Le prix de vente de 49,50 dollars représentait une somme considérable pour l’époque – l’équivalent de 650 dollars actuels. C’était un investissement que Gilbert justifiait en arguant que l’utilisation des réactions chimiques et nucléaires orienterait les enfants vers une carrière potentielle dans les sciences et l’ingénierie, domaines cruciaux pour la nation.

Un échec commercial malgré l’audace

Contrairement aux autres produits à succès de la A.C. Gilbert Company, le laboratoire d’énergie atomique ne connut jamais la popularité espérée. Présenté en grande pompe au salon du jouet de New York en mars 1950, il suscita certes la sensation, mais ne parvint pas à séduire massivement les parents ni les enfants.

Moins de 5 000 exemplaires furent vendus entre 1950 et 1951, dans deux versions légèrement différentes : une première avec un boîtier beige-brun en 1950, puis une seconde version avec un boîtier rouge de 1950 à 1951. Dès 1952, le laboratoire atomique disparaissait des catalogues Gilbert pour être remplacé par un simple coffret de chimie incluant quelques éléments atomiques rudimentaires.

Gilbert lui-même attribua cet échec commercial non pas aux préoccupations de sécurité – inexistantes à l’époque – mais au prix élevé du kit et à sa complexité. Le laboratoire était jugé trop sophistiqué pour le jeune public cible habituel de la société. Il convenait davantage à des adolescents ou de jeunes adultes ayant déjà des bases scientifiques. De fait, le département de physique d’au moins une université américaine acquit plusieurs exemplaires pour ses étudiants.

Le jouet le plus dangereux de tous les temps ?

En 2006, le magazine Radar baptisa le Gilbert U-238 Atomic Energy Lab comme l’un des « 10 jouets les plus dangereux de tous les temps », le classant en deuxième position juste après les fléchettes de jardin. Cette appellation sensationnaliste a depuis fait le tour du monde, et le kit est régulièrement qualifié de « jouet le plus dangereux de l’histoire ».

Mais cette réputation est-elle vraiment méritée ? La question divise encore aujourd’hui. Les instructions du laboratoire comportaient des avertissements clairs : ne jamais briser les sceaux des bocaux contenant les échantillons de minerais, car « ils ont tendance à s’écailler et à s’émietter, et vous courriez le risque d’avoir des poussières radioactives dispersées dans votre laboratoire. »

En 2020, la revue scientifique IEEE Spectrum publia une analyse détaillée du kit. Leur conclusion ? L’exposition aux radiations pour un enfant suivant scrupuleusement les recommandations de sécurité n’était pas supérieure à celle d’une journée complète d’exposition au soleil. Le Bulletin of the Atomic Scientists parvint à des conclusions similaires, avec Voula Saridakis, conservatrice au Musée des sciences et de l’industrie de Chicago, affirmant que l’échec commercial était dû au prix élevé, non à des préoccupations de sécurité.

Cependant, comme le soulignent plusieurs spécialistes, le problème résidait dans le public cible : des enfants. Et les enfants ne suivent pas toujours les règles à la lettre. Que se passerait-il si un jeune scientifique en herbe décidait de garder un échantillon d’uranium dans sa poche pendant des heures, voire de l’ingérer ? L’uraninite, la carnotite, l’autunite et la torbernite émettent tous des radiations ionisantes capables d’endommager les tissus vivants et l’ADN, augmentant les risques de maladies liées aux radiations et de cancers.

Selon un article de Libération publié en 2019, le kit ne contenait pas d’uranium pur mais des minerais à faible concentration, et les éléments présents restaient relativement peu dangereux dans des conditions d’utilisation normale. Le véritable danger résidait dans la manipulation inappropriée et l’exposition prolongée.

La valeur actuelle d’un trésor radioactif

Aujourd’hui, le Gilbert U-238 Atomic Energy Lab est devenu l’un des jouets les plus recherchés par les collectionneurs. Sa rareté extrême – moins de 5 000 exemplaires produits et encore moins ayant survécu – en fait une pièce de collection hautement convoitée.

En décembre 2024, un exemplaire complet s’est vendu 16 500 dollars aux enchères chez RR Auction à Boston. Certains sets complets peuvent même dépasser les 100 fois leur prix d’origine. Un spécimen en bon état avec tous ses accessoires, sa mallette originale et ses documents accompagnateurs représente un véritable morceau d’histoire américaine, témoignant d’une époque révolue où l’optimisme technologique l’emportait sur les préoccupations sanitaires.

Le Museum of Science and Industry de Chicago et le Museum of Radiation and Radioactivity conservent précieusement des exemplaires de ce jouet controversé. Ces institutions reconnaissent son importance historique comme témoin de la culture atomique américaine des années 1950.

L’héritage d’une époque révolue

Le Gilbert U-238 Atomic Energy Lab incarne parfaitement les contradictions de l’Amérique de l’après-guerre. D’un côté, une nation fascinée par le potentiel de l’énergie atomique, persuadée que la science et la technologie résoudraient tous les problèmes de l’humanité. De l’autre, une méconnaissance inquiétante des dangers des radiations, qui ne seraient pleinement compris que des décennies plus tard.

Alfred Carlton Gilbert mourut en 1961, et sa société fit faillite en 1967, marquant la fin d’une ère dorée du jouet éducatif scientifique. Ses créations – l’Erector Set, les trains American Flyer, les coffrets de chimie et même le controversé laboratoire atomique – avaient façonné l’imagination de toute une génération d’ingénieurs et de scientifiques américains.

Le laboratoire atomique reste aujourd’hui un symbole puissant de ce que nous avons appris sur la sécurité, l’éthique scientifique et la protection de l’enfance. Il nous rappelle qu’hier comme aujourd’hui, l’innovation doit toujours s’accompagner de précaution et de responsabilité.

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